J'étais donc plongée dans un sommeil post-coïtal fébrile, peuplé de rêves grotesques et troublants. Les événements de la veille m'avaient décidément secouée. Dans l'un d'entre eux, j'étais branchée sur un appareil géant qui émettait des grincements métalliques et expulsait de la vapeur par des tas de tuyaux sifflant comme des trains. Couchée sur une chaise d'examen médical, mes jambes étaient largement écartées et mes chevilles, mes poignets et mon cou fermement attachés par des anneaux de métal. Des électrodes posées partout sur mon corps m'envoyaient des décharges électriques et des dildos, attachés à des pistons hydrauliques, allaient et venaient dans mon cul, ma chatte et ma bouche. Alors que j'étais (encore) sur le point de jouir, je me réveillai en sursaut.

Je n'étais pas dans la cuve de Oook, mais dans mon propre lit, couchée sur le dos et incapable de bouger. Sur ma poitrine reposait une créature ailée de forme cubique qui me dévisageait avec ses dizaines de yeux. Terrorisée, je me mis à hurler :

— AAAAAAAAAAHHHHHH !!

— AAAAAAAAAHHHHHHH !! hurla la créature en retour.

Nous hurlâmes à l'unisson pendant une bonne minute jusqu'à ce que la créature me dise :

— Arrêtez de crier comme ça, madame ! Je vais finir par faire une syncope.

La visite de l'incube rubik
La visite de l'incube rubik

— Mais... mais... mais... qui êtes-vous ? balbutiai-je.

— Je m'appelle Kévaine. Je suis incube rubik adjoint, deuxième classe.

Ça en était trop pour moi. Je me remis à hurler.

— Pitié ! Arrêtez ce boucan ! J'ai facilement la migraine quand je n'ai pas mangé et vos cris ne m'aident pas du tout !

— Vous allez me violer ? demandai-je, complètement paniquée.

— Han ? Moi ? Qu'est-ce qui vous fait penser ça ?

— Vous... vous êtes un incube !

— Ah la la, toujours les mêmes préjugés. C'est pour ça que je préfère foutre le camp ni vu, ni connu dès que j'ai fini ma petite affaire, avant que les rêveurs se réveillent.

— Vous comptiez m'agresser dans mon sommeil ?!

— Non. Je m'apprêtais à manger.

— VOUS ALLIEZ ME MANGER ?

Kévaine soupira.

— Pas vous, voyons. Votre rêve cochon.

— Quoi ?

— Vous avez rêvé qu'une machine à vapeur vous baisait. C'est assez original et ça promettait d'être délicieux. C'est dommage que vous vous soyez réveillée avant que je passe à table. Ça vous dirait de vous rendormir ? Je deviens émotionnel quand j'ai faim et vous ne voulez pas me voir dans cet état… Quatre-vingt-seize yeux qui pleurent, ce n'est pas de la tarte.

— Il n'est pas question que je refasse ce rêve atroce !

— Ça avait l'air de vous plaire, pourtant… Et moi, je ne vous juge pas du tout. Votre fantaisie était… intéressante et je suis sûre qu'elle allait être très nourrissante.

— Allez embêter quelqu'un d'autre !

— Je ne peux pas ! J'ai un message à vous livrer de la part du Seigneur B'lergheumb'leh. Il va être furax si je ne le fais pas...

— D'accord. C'est quoi, ce message ?

— « Ne le fais pas. »

— Ne fais pas quoi ?

— Je ne sais pas. Le Seigneur B'lergheumb'leh vous fait juste dire qu'il ne faut pas le faire.

— Qu'est-ce que vous voulez que je fasse avec cette information ?

— Éviter de « le » faire ?

— Ce sera difficile si je ne sais pas exactement ce que je dois éviter de faire. Il se trouve que je passe mon temps à faire pas mal de trucs.

— C'est peut-être ce que le Seigneur B'lergheumb'leh voulait dire. Peut-être vous conseille-t-il d'en faire moins.

— Il me dit d'en faire moins ou de ne pas le faire ? C'est très différent.

— Si vous faites moins de choses, la probabilité que vous évitiez de faire LA chose qu'il ne faut pas faire s'améliore, quand même.

— D'accord, mais il y a des choses que je ne peux pas m'empêcher de faire. Respirer, par exemple.

— Hum... vous pourriez sauter une respiration sur deux. Question de probabilité, encore...

— C'est complètement absurde ! Comment savoir si ce sont les respirations paires ou impaires qu'il me faudrait éviter ?

— Je suis un incube, pas un statisticien. Peut-être que vous pourriez respirer selon un échantillonnage probabiliste ?

— Et si c'était carrément autre chose qu'il fallait que j'évite de faire ? Je ne serais pas plus avancée…

— Écoutez ma chère dame, mon message a été livré, donc mon travail est fait. Si vous avez des questions, trouvez quelqu'un pour organiser un mould control. Moi, ce n'est plus de mon ressort.

— Et si c'était le mould control qu'il faille que j'évite de faire ?

— Vous ne pourriez pas juste vous rendormir et faire un rêve bien érotique ? J'ai vraiment besoin de manger un peu avant de prendre la route.

— Je ne vais certainement pas vous laisser zieuter mes fantasmes les plus secrets, sale pervers !

— Allons ! C'est purement alimentaire !

— C'est l'équivalent d'une agression sexuelle ! Mes rêves érotiques n'appartiennent à personne d'autre que moi-même et ne sont pas destinés à nourrir quiconque – surtout pas un champignon ailé qui me zieute les seins depuis le début !

— Hého madame ! Je zieute partout, continuellement, dans toutes les directions et dans toutes les dimensions, alors c'est sûr que vos mamelles font partie du lot !

— Être omnivoyant ne justifie pas d'être un sale pervers ! J'exige de parler à votre superviseur !

— Ok, ça suffit, dit Kévaine. Dodo, maintenant.

Je me rendormis aussitôt et rêvai que je me faisais grimper par quatre maîtres-nageurs bronzés fleurant la noix de coco. Alors que j'étais sur le point de jouir, je compris ce qui se passait. Je me mis donc à crier :

— Salopard ! Pas question que je te nourrisse !

— Miam ! Miam ! Trop tard ! Merci pour l'en-cas et n'oublie pas : « Ne le fais pas » ! À la r'voyure, pimbêche ! cria l'incube rubik qui s'envola dans un coup de vent.

Je me réveillai alors une seconde fois, seule dans mon lit et la chatte détrempée. Nulle trace de l'incube dans la chambre ; il n'y avait que Oook qui ronflait en faisant des bulles dans sa cuve. J'avais un sacré mal de tête du tonnerre de dieu.

« Je pense que Oook et Manny ont raison », me dis-je. «Il y a quelque chose qui cloche avec moi. Je pense qu'il est temps d'appeler Econo-Save. »