L'application SubGénie était d'une précision surprenante, car quatre minutes et cinquante-neuf secondes plus tard, j'entendis klaxonner en face de l'appartement.

— Déjà ! m'écriai-je. Je n'ai même pas eu le temps de me coiffer. De quoi j'ai l'air ?

— D'une humaine qui n'est pas sortie de chez elle depuis très longtemps, répondit Bonnot en se léchant la patte avec nonchalance.

— Ça paraît tant que ça ? demandai-je en me faisant un chignon à la hâte.

— Meh, dit simplement Bonnot en se roulant en boule pour dormir.

J'étais si fébrile que j'oubliai presque d'emballer ma part de butin. Je mis l'épibarrière, l'iCagoule et la godemachette dans mon fourre-tout et sortis de l'appartement devant lequel le taski m'attendait. En m'apercevant, la personne au volant m'apostropha :

— C'est vous, Anne ? Dépêchez-vous, nous avons déjà quarante secondes de retard !

Eurydice, au volant de son taski subgénie.
Eurydice, au volant de son taski SubGénie.

— Ce n'est pas bien grave, je ne suis pas pressée à ce point, dis-je en ouvrant la portière arrière, côté passager.

— Tant mieux ! Dans mon ancien job, un tel retard aurait été cause de congédiement, dit la conductrice. Bienvenue sur SubGénie, je m'appelle Eurydice et je serai votre artiste du taski pour ce trajet. Attachez votre ceinture et je vous prie de ne pas vapoter aucune substance à base de champignons à l'intérieur de la voiture, c'est strictement interdit par la SubGénie, le partenaire de vos déplacements non-téléportés.

Eurydice appuya vigoureusement sur l'accélérateur et se mit à zigzaguer à toute vitesse sur les rues étroites de la première strate en évitant de justesse les piétons et les livreurs de Necromart.

— Inutile d'aller si vite ! criai-je, morte de peur. Personne ne m'attend là-bas et vous allez écraser quelqu'un !

— Désolée madame, mais si je traîne, je perds une course et je ne pourrai pas me nourrir ou payer mon loyer qui est dû aujourd'hui, répondit-elle d'une voix blasée, presque éteinte.

— Quand même… votre conduite est extrêmement dangereuse, dis-je en plantant nerveusement mes ongles dans la banquette.

— Oui, très dangereuse, admit-elle. Moins par contre que la vie dans cette ville maudite, où ce qu'on nous oblige à faire pour survivre nous tue à petit feu.

— Attention à la vieille dame ! criai-je.

Eurydice donna un coup de volant et le taski dérapa vers la gauche, fit un tour sur lui-même et poursuivit sa route comme si de rien n'était. Sans la moindre trace d'émotion dans sa voix, la dryade reprit son soliloque :

— La vie de réfugiée, ce n'est pas une vie, je vous assure, dit-elle tristement. J'ai fui la guerre, moi, madame, et en arrivant ici avec mes sœurs, j'ai cru qu'on nous offrait une seconde chance, que nous allions pouvoir refaire notre vie. Or, je les ai vues mourir les unes après les autres, parfois dans des conditions abjectes, en tentant simplement de survivre. Comment expliquez-vous qu'une société en paix soit plus mortelle qu'une société en guerre ? Comment faites-vous pour survivre le mépris constant dont vous êtes l'objet depuis votre naissance ? Êtes-vous immunisée aux effets de cette soupe toxique parce que vous êtes née dedans ?

Je ne savais pas trop quoi répondre et de toute façon, j'étais beaucoup trop concentrée sur la route et sur la conduite incroyablement dangereuse d'Eurydice pour réfléchir à ce qu'elle me racontait. Je lui répondis simplement :

— Vous savez… on s'habitue à tout. Et puis on nous distribue des barres Eat More gratuites chaque jour, ça permet de se rendre jusqu'au lendemain sans souffrir de dénutrition à court terme et… LA POUSSETTE ! À DROITE !

Coup de volant vers la gauche, le taski bascula et se retrouva seulement sur deux roues. La mère eut juste le temps de baisser la tête et le taski passa par-dessus elle et la poussette où se trouvait son enfant. Le taski fit ensuite un virage vers la droite et retomba sur ses quatre roues dans un vacarme métallique.

— Si ce n'était pas de la peine que je ferais au type que j'ai rencontré il y a quelques mois et qui me voit dans sa soupe aux champignons, je crois que je retournerais à la maison, c'est moi qui vous le dis. Même si ce n'est que pour y trouver des ruines.

— VOUS NE VOUS Y RENDREZ JAMAIS SI VOUS NOUS TUEZ TOUTES LES DEUX !

C'est à ce moment-là que le taski s'immobilisa.

— Vous voici arrivée à destination. Merci d'avoir fait affaire avec SubGénie, veuillez sortir promptement du véhicule.

J'étais alors en boule, écrasée sur la banquette, les deux mains sur la tête. Je me relevai et risquai un coup d'œil dehors et j'aperçus une arche géante ornée de lettres en néon formant le mot « LUSTPARK ». J'étais bel et bien arrivée en un seul morceau à destination. Eurydice, souriante, répéta :

— Veuillez sortir promptement du véhicule. Les clients de ma prochaine course attendent.

J'ouvris donc la portière et je croisai deux jeunes dudes à la chevelure rose et à la peau bleue qui attendaient d'entrer dans le taski. L'un deux ne portait pas de pantalon et on pouvait deviner la forme de sa techno-bite à travers le coton blanc de son slip. Je sortis du véhicule sous les regards un peu méprisants de ces types qui semblaient se demander ce qu'une pimbêche dans mon genre venait faire dans ce haut-lieu de la débauche. Ils s'y engouffrèrent en me bousculant un peu et le taski démarra en trombe dès que la portière fut refermée.

Quant à moi, je me dirigeai vers le guichet d'entrée de Lustpark, sac sur le dos et rouge aux joues.