— Mais de quel droit te mêles-tu de ma vie amoureuse ? cria Tramontina™.

— Je ne fais que me mêler de ma vie professionnelle. De notre vie professionnelle, dois-je le rappeler, dis-je en fouillant dans mes tiroirs pour trouver mon épibarrière des grandes occasions.

Tu avais dit qu'on irait au dojo pour s'entraîner, protesta la godemachette.

— Je ne peux pas passer à côté d'une telle somme, j'ai les traites de l'Orgasmatron à payer, le loyer est dû aujourd'hui et on a presque plus de kwaa.

Si tu achetais moins de livres porno, on ne serait pas dans cette situation, dit Tina™ sur un ton boudeur.

— Si je ne vivais pas avec une godemachette, je paierais moins cher d'électricité chaque mois, dis-je en retouchant mon rouge à lèvres. Pourquoi n'es-tu pas contente d'avoir une date avec Tranny ? Il me semblait que c'était le grand amour entre vous deux…

— Disons que ses frasques avec des groupies ont un peu refroidi mes ardeurs, répondit Tina™.

— C'est pas comme si tu étais monogame, Tina™. Je te rappelle qu'on fait du travail du sexe.

— Oui, mais c'est pour le travail, justement. Ce n'est teeeeeeeellement pas la même chose ! plaida Tramontina™.

Je haussai les épaules et entrai les coordonnées du Televisit® de Tranny Trance. Le voyage fut exactement le même que tous les autres que j'ai faits à travers un portail intégral : synesthésie généralisée, perte de la notion du temps, hallucinations diverses, sensation de sécheresse dans les muqueuses, légère nausée, euphorie sans raison ni objet, désir impétueux de demander en mariage une friteuse à air chaud de format commercial. J'aboutis à l'intérieur de la cabine du Televisit®, dont la porte était verrouillée. Je frappai pour qu'on nous ouvre, mais personne ne répondait. Après une dizaine de minutes d'attente, je dis à ma godemachette :

— Appelle donc Tranny. On ne passera pas une heure dans cette cabine à attendre qu'elle se décide à nous ouvrir.

— Pffff. C'est toi qui as décidé de prendre cette passe. Occupe-toi de tes propres affaires.

J'allais répliquer que ce n'est pas mon visage qui s'est ramassé dans le photomontage de Tranny, mais la porte s'ouvrit enfin.

— Salut les girls ! dit Tranny, un havane à la bouche. Désolé·e, j'étais sur Braintime avec l'hôpital du Bon Secours. Semble-t-il que Honey ait repris momentanément conscience.

— Maille gode ! Vas-tu aller la voir ? demanda Tramontina™.

— Meh. J'ai demandé à Andy de le faire. Je vais lui faire livrer un bouquet et une dizaine de barrettes de néantine, ça fera l'affaire. Allez, entrez et faites comme chez vous.

Le fumoir de la Villa Avilie.
Le fumoir de la Villa Avilie.

Nous sortîmes du Televisit®, qui était situé dans une immense pièce, aussi grande que mon appartement, qui sentait le tabac à plein nez. Tout était décoré en brun : les divans, les deux humidors géants et un immense curio exposant quarante numéros du magazine Playboy datant des années soixante et soixante-dix. Tranny, cigare au bec et les poings sur les hanches, nous dit sur un ton satisfait :

— Bienvenue à la Villa Avilie, ma modeste demeure ! Vous êtes dans mon fumoir... pas mal, han ?

— C'est… spécial, dit Tramontina™.

— Ah la la, tu dis ça chaque fois que je te demande ton avis sur quoi que ce soit, dit Tranny en tirant sur son cigare.

— C'est que je suis polie et bien élevée, dit simplement Tina™.

— Les Playboys... c'est une belle collection, dis-je pour détourner la conversation.

Tu l'as dit, darling. Tu vois celui-ci ? C'est le fameux premier numéro avec Marilyn Monroe. Je l'ai payé 96 000 denars macédoniens.

— Wow ! On peut acheter trois Orgasmatrons pour ce prix ! m'exclamai-je.

— Ouais, j'aime beaucoup la lecture, dit Tranny d'un air très satisfait. Venez, on va aller dans la petite chambre à coucher, ce sera plus intime et confortable.

Nous suivîmes Tranny à travers un dédale de corridors et de pièces aussi richement et affreusement décorées les unes que les autres, pour finalement aboutir dans ladite petite chambre.

La petite chambre de la Villa Avilie
La petite chambre de la Villa Avilie

Le plancher ainsi que le foyer étaient recouverts de marbre blanc et les murs étaient ornés de moulures rococo. En plein milieu de la chambre trônait le plus grand lit qu'il m'a été donné de contempler de toute ma vie.

— Les draps sont cousus de véritables fils d'or, dit Tranny en terminant son cigare.

— Veux-tu bien arrêter de te vanter comme un nouveau riche ? Je trouve ça d'un vulgaire… dit Tramontina™, excédée. Alors, est-ce qu'on commence ? On est ici pour un outcall et Anne a d'autres trucs à faire...

— Justement, j'allais vous en parler, dit Tranny en plaçant son bras sur mon épaule. Je sais que je t'ai promis 8400 riyals saoudiens pour cette passe. Si j'en ajoutais mille de plus… est-ce que tu pourrais aller faire un tour et revenir à la Villa Avilie dans trois heures ? Je voudrais avoir un peu de temps en tête à tête avec mon amoureuse… Et là, tu fais un peu cinquième roue du carrosse, si tu vois ce que je veux dire.

— Tu veux que je retourne à mon appart et que je te laisse ma godemachette ?

— Exactement !

— Je ne sais pas... Je ne me sens plus en sécurité dans la première strate quand je ne suis pas armée – même chez moi.

— Dans ce cas, va te promener dans le quartier. Tu vas voir, la troisième strate, c'est très beau, très propre et très sécuritaire. Tu ne vas courir aucun danger.

— Je ne sais pas... C'est quand même long, trois heures à attendre dans un endroit que je ne connais pas...

Je reçus alors une alerte de Bankruptpal. Tranny venait de me verser dix mille riyals.

— C'est… c'est presque trop. Je ne sais pas quoi dire, balbutiai-je.

— Je t'ai ajouté un petit pourboire, dit-iel en me poussant hors de la chambre. Tu iras boire un kwaa ou whatever. La porte est au bout du corridor, reviens dans trois heures et appelle-moi pour que je t'ouvre. Salut !

Tranny claqua la porte derrière moi et je fis comme iel me le demandait. Je traversai le corridor éclairé par des lustres Louis XV jusqu'à l'immense porte d'entrée en métal doré. Je soupirai, puis sortis – pour me retrouver dans les rues de Sinlamber.