Comment ça, partir ? demandai-je, la bouche pleine de Eat More.

— C'était Belphégor sur Braintime, expliqua Lalou. Je ne sais pas comment la C.R.A.S.S.E. l'a appris, mais il semble que les rats-garous avaient avant leur attaque identifié les portails collatéraux qui mènent à la troisième strate. Ils s'apprêtent en ce moment…

— … à faire la jonction de leurs forces avec celles des flics, devina Wanda.

— Toutes les sœurs se téléportent au moment où l'on se parle dans la troisième strate, dit simplement Lalou.

— Allons-y, répondit Wanda tout aussi simplement.

— Tu vas être ok ? demanda Lalou, inquiète.

Chaque bruit en provenance de l'extérieur me faisait paniquer davantage.
Chaque bruit en provenance de l'extérieur me faisait paniquer davantage.

— Ne t'en fais pas, je suis assez rafistolée pour me battre, dit Wanda en se levant de table.

Les deux OG attrapèrent leurs godemachettes qui étaient accrochées à un râtelier juste à côté de la croix de saint André. Elles partirent ensuite à toute vitesse vers l'Orgasmatron de Lalou. Je les suivis, évidemment. Je n'allais sûrement pas rester seule dans cet appartement, dans un secteur inconnu de la première strate, probablement à des heures de marche de chez moi, alors qu'une insurrection fait rage et que pas un seul taski est disponible.

Pendant que Lalou entrait des coordonnées sur l'écran tactile de l'Orgasmatron, je dis à Wanda :

— Ne me laissez pas toute seule ici ! J'ai peur ! Qu'est-ce qui va m'arriver ? La sécurité de cet appartement a l'air déficiente, il n'y a pas de volets de métal et les fenêtres ne sont visiblement pas blindées… Qu'est-ce que je vais faire si les rats-garous défoncent la porte ? Je ne sais pas me défendre et même si je le savais, ce n'est certainement pas avec une des cravaches accrochées au mur que j'arriverais à le faire ! Et surtout…

Wanda me prit par les deux épaules, me secoua un peu et me dit :

Anne, tu as entendu ce que Lalou a dit ? Les rats-garous convergent vers la troisième strate. Ils ne sont probablement même plus dans le voisinage, tu n'as donc absolument rien à craindre. Reste ici, fais-toi un autre kwaa, ou alors fais une sieste. Nous allons revenir très bientôt et je te raccompagnerai chez toi.

L'Orgasmatron émit une lumière bleue très intense ; Lalou venait d'être téléportée.

— Je t'en supplie, Wanda, reste avec moi ! J'ai un mauvais sentiment… il va se passer quelque chose de terrible !

Wanda ouvrit la porte de l'Orgasmatron et prit place dans l'habitacle. Avant de la refermer, elle me dit, sur un ton désolé :

— Tout va bien aller. À tout de suite.

Un second flash de lumière bleue et je me trouvai seule, loin de chez moi, vulnérable.

« Ne pas paniquer, ne pas paniquer... Wanda a raison, il ne va rien arriver... et puis ça n'avance à rien de paniquer, alors aussi bien ne pas paniquer... » ne cessais-je de me répéter en boucle. Je m'étais pourtant exposée à pas mal plus de dangers, il y a quelques heures à peine, alors pourquoi étais-je aussi troublée ? Je décidai de suivre le conseil de Wanda et je retournai dans le salon me verser un autre kwaa. La kwaafetière était un peu tiède, mais j'avais vraiment besoin d'un remontant, alors j'avalai ma tasse en trois gorgées. Ensuite, je mâchouillai tristement le reste de ma barre Eat More en me désolant de mon sort.

Je me dis ensuite que je ne m'étais toujours pas masturbée, et que c'était peut-être le bon moment de le faire. Je pris le febrilator qui trônait sur une tablette parmi un assortiment impressionnant de sex toys, puis allai m'installer sur un des sofas de cuir du salon pour me connecter au Neuronet et accéder à la page de Neuroporn. Je passai en revue mes catégories préférées, les trans-équins, les doubles pénétrations nasales, les accomptes provisionnels de groupe et même les éjaculations locatives. Rien n'accrochait mon regard, rien ne m'allumait.

C'est alors que j'entendis un bruit. Il me fit sursauter au point de me déconnecter du Neuronet et retirer d'un coup sec mon iCagoule. C'était un bruit de collision, comme un véhicule qui heurte de plein fouet une clôture ou un lampadaire. Après quelques minutes de silence, j'entendis des cris, suivis de coups de feu. Contrairement à ce que Wanda m'avait dit, les rats-garous étaient selon toute vraisemblance encore dans la strate ! Le silence revient et je retins mon souffle. Quelques secondes plus tard, je sursautai à nouveau en entendant ce qui était clairement un coup de feu.

Pendant les longues minutes qui suivirent, chaque bruit en provenance de l'extérieur me fit paniquer davantage. Peut-être était-ce le fruit de mon imagination, mais j'étais convaincue que la bataille faisait rage dans la rue, juste de l'autre côté du mur. « J'en ai assez, il faut que je retourne à la maison tout de suite ! », dis-je à haute voix, tellement j'étais anxieuse. Les services de taski étant interrompus, ma seule option me semblait être de contacter quelqu'un qui habite dans mon immeuble et me téléporter chez lui ou chez elle.

J'utilisai donc mon iCagoule pour visiter le site neuronet d'Orgasmatron, pour voir s'il y avait des voisins ou des voisines dans l'annuaire des utilisateur·trices de l'appareil. Hélas, je ne trouvai personne. Je me rabattis sur l'annuaire des propriétaires de Televisit® et pour la première fois de cette longue et affreuse journée, j'eus de la chance : le nom du dude qui habitait sur mon étage, au bout du corridor – un certain Hiroshi Watanabe – figurait dans la liste. Alors que j'étais convaincue que les coups de feu se rapprochaient de plus en plus, je décidai de l'appeler.