Dès que je fus sortie de l'appartement, je me mis à douter de la sagesse de notre plan. Comme d'habitude, l'air était lourd et la lumière du jour perçait difficilement le smog, mais il flottait aussi un je-ne-sais-quoi d'inquiétant, comme une menace sourde qui planait autour de nous.

— Qu'est-ce qu'on va faire si on est interceptés par des rats-garous ? demandai-je, inquiète, à Oook. La ville est en pleine insurrection...

— Tu n'as qu'à me laisser parler, ma chérie. Je sais exactement comment les embobiner, ceux-là. Ils sont très simplets, malgré les apparences, dit Oook avec une voix de rongeur.

— En autant que tu réussisses à conserver ta forme jusqu'à notre destination, ajoutai-je en regardant son cou qui se liquéfiait lentement.

— Ça va aller poupée, j'ai apporté des provisions pour le voyage, dit-il en me montrant les cannettes de lait condensé sucré qu'il portait dans les poches de son veston.

Pas rassurée outre mesure, je marchai en direction de la planque de la C.R.A.S.S.E. en compagnie de Oook-en-rat-garou, en suivant les indications que Wanda m'avait données. Nous avions presque cinq kilomètres à parcourir, ce que je n'avais pas fait depuis... maille gode, je pense que je ne m'étais jamais éloignée aussi loin à pied de mon appartement. La première strate avait beaucoup changé depuis la dernière fois que je m'y étais aventurée – ce qui est tout à fait normal, puisque ses rues et ses édifices faits d'empilades de containers sont continuellement en démolition et en reconstruction, de façon chaotique et sans planification, ce qui rend vain tout effort de cartographie précise. J'espérai donc que Wanda avait eu accès aux données en empruntant les rues étroites et tortueuses en planches de bois qui reliaient les îlots d'habitations à l'architecture sauvage.

En chemin, nous croisâmes plusieurs groupes de rats-garous qui couraient en faisant claquer leurs talons dans les rues qui avaient l'air plus ou moins sous leur contrôle. Au loin, on entendait des hurlements et le bruit de décharges de tromblons acoustiques. Au détour d'une rue, je vis un premier cadavre : une trans-équine portant un uniforme d'exterminateur gisait sur le sol, ses entrailles répandues au travers de la rue. Sans mot dire, Oook m'aida à l'enjamber, pendant que j'essayais de regarder ailleurs. Plus loin, nous vîmes le corps d'une Orgasmatron girl entouré de quatre rats-garous qu'elle avait décapités de sa machette avant de périr à son tour. C'était trop pour moi, je me mis à pleurer en tremblant de tous mes membres. « Ressaisis-toi ma chérie, je pense qu'on va avoir de la compagnie... », me dit Oook alors que nous nous approchions d'une barricade qui était défendue par six fascistes.

— Halte ! cria celui qui semblait être le rongeur en chef. Le secteur est bouclé et personne ne passe !

— On m'a confié la mission de livrer cette pute pour qu'on l'interroge, lui répondit Oook.

— La base d'opérations n'est pas du tout dans cette direction, répondit le rat-garou.

— Celle où je vais est exactement dans cette direction, dit Oook sur un ton ferme. Quel est votre rang, soldat ?

— Caporal, et je vous dis de rebrousser chemin.

Je vis alors l'uniforme de Oook changer subtilement. Des barrettes supplémentaires apparurent sur son veston.

— Et moi, je suis lieutenant, alors vous allez me laisser passer si vous ne voulez pas que je fasse rapport de votre insubordination.

Les rats-garous regardèrent l'uniforme de Oook et agitèrent nerveusement leurs moustaches. Ils hésitèrent quelques instants, puis s'écartèrent suffisamment pour que nous puissions passer.

— Vous pouvez y aller, lieutenant, dit finalement le rongeur en chef. Vive le scatorocco !

— Longue vie à Rottekongen ! cria Oook en retour.

Lorsque nous fûmes enfin à bonne distance de la barricade, je soupirai et dis à Oook :

— Ouf ! On l'a échappé belle !

— Ben voyons, répondit le froppel. Je les connais, ces lèche-bottes. Ils sont sous le charme de la hiérarchie et dès qu'on les surclasse, ils deviennent aussi mous que le corps de ma grand-mère.

Quelques coins de rue plus tard, nous vîmes un groupe d'une dizaine de rats-garous qui couraient en criant dans notre direction. « Reste calme, tiens-toi près de moi et tout va bien se passer », me dit Oook à l'oreille. Les fascistes nous dépassèrent sans ralentir le pas en criant: « Vite ! Ils sont par là ! », sans nous dire exactement qui « ils » étaient. Nous nous regardâmes, haussâmes nos épaules, puis reprîmes notre route.

Nous finîmes par arriver à l'adresse que m'avait donnée Wanda. Il s'agissait d'un appartement tout ce qu'il y a de plus ordinaire et d'anonyme pour la première strate, construit à partir de containers et muni d'une porte blindée. Oook me dit alors :

— Je vais te laisser ici, mon amour. Je commence à manquer un peu d'énergie et je doute que les gens qui se trouvent de l'autre côté de cette porte aient envie de voir un rat-garou qui se liquéfie.

— Que vas-tu faire ? lui demandai-je, inquiète, en voyant qu'il commençait effectivement à fondre.

— Je vais boire un peu et trouver une cuve quelque part pour me reposer, répondit-il en prenant une gorgée de lait condensé sucré. Ne t'en fais pas, j'ai l'habitude !

Je l'embrassai et lui souhaitai bonne chance. Oook se dirigea ensuite vers une ruelle en se transformant graduellement en masse gélatineuse informe. Je me retrouvai alors seule, pris mon courage à deux mains et frappai à la porte.