Le docteur Abdul al-Hazred sortant de l'Orgasmatron d'Anne et tenant dans sa main son précieux clystère.
Le docteur Abdul al-Hazred sortant de l'Orgasmatron d'Anne en tenant son précieux clystère.

J'interrompis donc la neuroconnexion et mis fin à ma consultation avec la nurse d'Econo-save. J'allai ensuite ouvrir la porte de mon Orgasmatron, puisque j'entendais quelqu'un frapper frénétiquement à l'intérieur.

— Ouvrez ! Ouvrez vite ! C'est une question de vie ou de mort ! criait sur le ton de la panique un barbu vêtu d'un sarrau portant le logo d'Econo-save.

— J'arrive, j'arrive, y'a pas le feu, quand même.

L'homme qui sortit de mon Orgasmatron avait l'air d'un clone raté de Grigori Raspoutine. Ces cheveux longs étaient huileux et en bataille, sa barbe poivre et sel portait les reliefs de ses précédents repas – et au lieu de porter une robe de moine orthodoxe puante, il portait un sarrau de médecin d'Écono-save taché de sang. Dès qu'il m'aperçût, il s'écria :

VOUS ! J'ai lu votre dossier. VOUS ÊTES EN DANGER ! Vous vous doutez à peine du péril gravissime qui vous guette !

— Qui ? Moi ? demandais-je, perplexe.

— Oui ! VOUS ! Regardez un peu ce que j'ai extrapolé à partir de votre télé-endoscopie pelvienne entropique à masse cervicale polarisée et inversée ! Les résultats sont on ne peut plus clairs !

Il sortit de la poche de son sarrau des feuilles froissées remplies de chiffres incompréhensibles et me les tendit.

— Ne voyez-vous pas que l'heure est grave ? Qu'il faut agir avant que ce ne soit la catastrophe, pauvre insensée ? cria-t-il, l'écume à la bouche.

— Euh… C'est que je n'ai étudié que les sciences molles au collège…

Les calculs du bon docteur
Les calculs du bon docteur

L'individu, qui selon toutes vraisemblances, était le médecin que m'avait envoyé Econo-save soupira longuement, puis me demanda :

— Est-ce que certaines personnes de votre entourage semblent s'être volatilisées sans laisser de trace, comme si elles n'avaient jamais existé ?

— Il y a bien Wanda et Manny qui semblent habiter dans deux mondes étrangers l'un de l'autre

— Avez-vous souffert récemment de pertes de mémoire ? Comme oublier votre état civil ?

Ça m'est arrivé il y a quelques heures, oui…

— Avez-vous été sujette à des hallucinations qui ont provoqué chez vous à la fois de la terreur et de l'incompréhension face à l'absurdité de l'existence ?

— J'ai en effet ressenti cela lorsqu'un incube rubik m'a visitée et m'a transmis le message de « ne pas le faire » – sans me dire exactement ce qui devrait être l'objet de mon abstention.

— Avez-vous ressenti une synesthésie généralisée, une perte de la notion du temps, une sensation de sécheresse dans les muqueuses, une légère nausée, une euphorie sans raison ni objet et un désir impétueux de voler un livre d'Anne Archet chez Renaud-Bray ?

— C'est pas ce qu'on ressent quand on utilise un portail intégral, ça ?

— Vous voyez ? Vous avez tous les symptômes de la possession fongique ! Les spores ont probablement atteint la dure-mère à l'heure qu'il est, mais seule une auscultation en règle saurait le confirmer. Où est mon clystère ???

— Votre quoi ?

— Mon clystère ! Je ne peux pas vous ausculter sans mon clystère !

— Il est peut-être encore dans mon Orgasmatron, votre machin.

— Sapristi ! C'est si improbable que ça pourrait bien être le cas ! s'écria-t-il en se précipitant vers l'appareil.

Il ouvrit la porte de l'Orgasmatron, cria de joie, puis en retira un appareil menaçant, qui ressemblait vaguement à un croisement entre seringue géante et le sabre laser de Darth Maul.

— Il n'y a pas de temps à perdre, il faut vous ausculter tout de suite, dit le docteur en tirant sur les leviers de son clystère. Enlevez votre culotte, couchez-vous là, le ventre contre votre sofa, relevez vos fesses et écartez vos cuisses.

— Hého, vous n'allez pas me mettre cette horreur dans le derrière, quand même.

— Il le faut, il le faut. Sinon, nous n'aurons jamais le cœur net. Et surtout, nous ne pourrons pas savoir quel soin thérapeutique est approprié.

— Cet engin est beaucoup trop gros, ça ne rentrera jamais.

— Il injecte de la gelée lubrifiante et anesthésiante. Vous ne sentirez presque rien, faites-moi confiance.

— Je ne laisse personne m'enfoncer des trucs dans le rectum sans au moins connaître leur nom, je suis une femme honnête, quand même, hého, han.

Le type continuait d'appuyer sur les boutons de son clystère, qui se mit à vrombir et émettre une lumière verte. Sans même me regarder, il me dit :

— Je suis le docteur Abdul al-Hazred, diplômé de médecine de l'Université du Québec à Vieuholle, spécialiste des infections fongiques et des troubles mentaux comme le délire paranoïde, la mythomanie purulente, la psychose fromagée et le syndrome de Fred Astaire. Le court examen auquel je vous supplie de vous soumettre me permettra de vous soigner avant que vous ne sombriez pour de bon dans le trouble schizo-affectif.

— Et ça, c'est grave ?

— Très. Personne n'arrivera à vous distinguer d'une chanterelle commune.

Je réfléchis quelques instants, puis fis comme il me le demandait ; j'enlevai ma culotte, me mis sur le sofa, lui présentai mon cul, et lui dis :

— Allez-y doucement, han.

— Prenez une grande respiration, ça risque de pincer légèrement.

— Aie ! dis-je en sentant le bout de l'appareil se glisser dans mon anus.

— Oh, et il se peut que vous ayez quelques hallucinations – oh, rien de bien terrifiant, ne vous inquiétez pas. Essayez toutefois de ne pas hurler, j'ai les oreilles fragiles.

À ces mots, je me sentis basculer vers l'arrière, comme si je faisais un saut périlleux. Je me retrouvai flottant dans un espace complètement noir, où je pouvais curieusement voir mon corps nu, mais rien d'autre. Après quelques secondes, mes pieds commencèrent à me démanger, puis ils se mirent à bouillonner de l'intérieur, comme si quelque chose fermentait et croissait en moi. De petites taches finirent par apparaître sur ma peau, qui se sont transformées en furoncles remplis de pus. Je vis alors ces furoncles éclater et de ces plaies purulentes émergèrent des tentacules – au moins une vingtaine, qui remplacèrent mes pieds et se balançaient en s'agitant dans tous les sens.

Après les pieds, tout le reste de mon corps y passa. Des abcès éclataient dans mon dos, sur mes seins, sur mon ventre, mes bras, mes jambes, mon visage, partout. Bien vite, je devins une boule de tentacules grouillantes et dégoulinantes de pus. Il ne me restait plus qu'une bouche, avec laquelle je criai de terreur à en perdre conscience.

Je repris lentement mes esprits et quand j'ouvris mes yeux, je vis le docteur al-Hazred qui essuyait la merde de son clystère avec ma petite culotte.

— Je vous avais pourtant demandé de ne pas hurler, me dit-il. Là, j'ai une foutue migraine, c'est très contrariant.

— Mais qu'est-ce que c'était que ça ? demandai-je, tremblante et couverte de sueur froide.

— Les visions habituelles induites par le gel lubrifiant et anesthésique. Il fallait ne pas y porter attention.

— Je me suis transformée en créature tentaculaire de l'espace. C'était difficile de ne pas s'en inquiéter, dis-je en enfilant mon épibarrière.

— J'ai connu pire, hélas, commenta le docteur sans lever les yeux de son clystère.

— J'ose à peine imaginer. Et puis, docteur, quel est votre diagnostic ? demandai-je, inquiète.

— C'est grave. Très grave, me dit-il en me lançant un regard ténébreux. Nous n'aurons pas le choix d'appliquer le remède le plus radical.