« Je nous présente : nous sommes les chats illégalistes », dit Bonnot en grimpant sur mes genoux. « La presse bourgeoise nous appelle la bande à Bonnot, mais je suis contre le culte de la personnalité ».

— Sans compter que nous n'avons pas de chef – et surtout pas toi –, n'est-ce pas, Jules ? ajouta Raymond-la-Science.

— Bien sûr, répondit Bonnot en ronronnant.

— Nous sommes une libre association d'égoïstes conscients et amoraux qui pratiquent l'expropriation des classes bourgeoises pour la réappropriation de notre propre vie, poursuivit Raymond.

— Une forme de prise sur le tas, ajouta Soudy.

— Nous ponctionnons une partie du produit de nos activités pour financer notre mode de vie et nos futures expropriations. Le reste est distribué aux individus que nous estimons dans le besoin, expliqua Bonnot.

Les chats illégalistes (sans Valet, parti garer la Delaunay-Belleville et Garnier, probablement endormi dans une boîte de carton).
Les chats illégalistes (sans Valet, parti garer la Delaunay-Belleville et Garnier, probablement endormi dans une boîte de carton).

— En plus de contribuer à certains projets de camarades libertaires qui ne partagent pas notre conception de l'action, mais qui sont bien contents de recevoir leur part de notre récolte, philosopha Carouy.

Je ne comprenais pas trop ce qu'ils me racontaient, car je n'en revenais toujours pas que des chats puissent parler. Je leur demandai alors :

— Est-ce que c'est parce que vous êtes anarchistes que vous êtes capables de parler – ou est-ce que c'est parce que vous êtes capables de parler que vous êtes anarchistes ? »

— Ce n'est pas une question de doctrine ou de convictions ; tous les chats parlent, dit simplement Raymond-la-Science. Notre espèce fréquente la vôtre depuis des millénaires, on a fini par comprendre comment vous vous exprimez – contrairement à vous.

— Mais pourquoi alors n'ai-je jamais encore entendu un minou parler ? lui demandai-je, perplexe.

— D'abord parce qu'on ne s'adresse à vous qu'en cas d'extrême nécessité, ensuite parce que vous, les humains, n'êtes pas très doués pour l'écoute.

— Sauf les camarades, han. Ceux-là non seulement nous écoutent, mais aussi nous apprécient dit Soudy en astiquant un revolver.

— Nous sommes en quelque sorte des vedettes dans notre petit milieu. Notre photo a pas mal circulé un peu partout. Regarde, dit Monier en me tendant un polaroid.

Je vis sur la photo cinq chats cagoulés et armés à la mine patibulaire, qui posaient devant une affiche où on pouvait lire « Action illégaliste ».

— Je ne suis pas sur la photo, parce que j'étais en train de garer la bagnole, commenta Valet. Garnier non plus – il devait dormir dans une de ses boîtes préférées.

— Vous parlez encore de moi dans mon dos. C'est pas très gentil de votre part, dit un chat au pelage noir et blanc qui entra dans l'appartement en traînant une boîte de carton vide.

Lorsqu'il me vit, il se mit à ronronner très fort et sauta sur mes genoux.

— Bonjour camarade ! Je m'appelle Octave. Tu me grattes derrière les oreilles, dis ?

— Bien sûr mon beau minou ! Qu'il est gentil le beau minou ! Ah oui oui oui, il est mignon comme tout ! m'écriai-je avec une voix de nunuche.

— Ah la la, que de paternalisme méprisant, grogna Valet.

— Toujours est-il qu'on a quelque chose à te proposer, dit Soudy. On a remarqué que ton salon est parfait pour entreposer du butin...

— Et que l'appartement vide derrière le tien est parfait pour planquer la bagnole, ajouta Valet.

— Surtout, on a entendu dire que tu connais bien le meilleur receleur en ville, conclut Monier.

— Qui ça ? Moi ? dis-je en grattant le cou de Garnier qui ronronnait de plus belle.

— Tu es amie avec Manny Griffs, non ? demanda Raymond-la-Science.

Manny est le meilleur receleur en ville ? Vraiment ? m’exclamai-je.

— Comment fait-il pour se procurer tous les livres érotiques rares qu'il te donne, tu crois ?

Je réalisai que je ne m'étais jamais posé la question. Je connais Manny depuis la maternelle et je savais qu'il avait été livreur pour Necromart pendant un très court moment. Ensuite, je l'ai un peu perdu de vue, jusqu'à ce qu'il revienne dans ma vie, me demandant de cacher des colis chez moi et m'offrant en échange des curiosa, sachant que c'est mon péché mignon. Je suis probablement d'une naïveté désarmante, mais jamais l'idée que Manny puisse tremper dans des trafics louches ne m'avait jusqu'alors traversé l'esprit. On croit connaître les gens, on joue aux échecs avec eux le samedi soir, sans se douter qu'il frayait avec le monde interlope. Après un long moment de réflexion, je demandai aux chats illégalistes :

Je le répète : qu'est-ce que vous me voulez ?

Bonnot sortit un briquet d'on ne sait où et s'alluma une cigarette, qu'il tenait empalée sur une de ses griffes. Il prit une longue bouffée, puis me dit :

— Si tu nous permets de squatter ton salon, si tu nous offres des croquettes et des bols d'eau toujours fraîche, et si tu mets à notre disposition une litière propre...

— … et une boîte de carton neuve de temps en temps... ajouta Garnier, toujours couché sur mes genoux, en me faisant des yeux doux.

— Bref, si tu nous offres une planque digne de ce nom et qu'en plus, tu nous aides à écouler notre marchandise auprès de Manny Griffs, nous te donnerons une part généreuse de nos bénéfices, conclut Bonnot.

Je réfléchis quelques minutes à leur proposition, puis leur demandai : « Qu'est-ce que vous entendez par généreuse ? »