— Vous pensez être en mesure de lire ce qui se trouve sur cette neurobarette ? demandai-je, sceptique, à Belphégor.

— Rien n'est impossible avec un peu d'efforts et beaucoup de chance, répondit-il en insérant la neurobarrette dans le neuroport d'un ordinateur portable.

Il tapota sur le clavier et fit apparaître des tas de fenêtres avec lesquelles il fit dieu-qui-n'existe-pas-sait-quoi, recevant des messages d'erreur et reprenant de plus belle, jusqu'à ce qu'il obtienne enfin un résultat.

Belphégor récupérant le mot de passe des Protocoles de l'orage.
Belphégor récupérant le mot de passe des Protocoles de l'orage.

— Si j'avais su que le mot de passe était aussi idiot, je n'aurais pas pris la peine de sortir l'artillerie lourde, dit finalement Belphégor. « 54321 », franchement... ça doit être dans le top 5 des mots de passe les plus fréquemment utilisés.

Il utilisa le nom d'utilisateur « admin », entra le mot de passe et accéda à un dossier contenant un fichier texte nommé « PLAN ULTRA-SECRET ».

— Ils sont vraiment les rois de la subtilité, ces fachos, dit-il en ricanant. Regardons ce qu'il retourne.

Belphégor ouvrit le fichier et son visage figea soudainement. Il ferma son ordinateur, reprit la neurobarette et dit à ses deux comparses :

— C'est pire qu'on le croyait.

— Pire... comment ? demanda l'un d'eux.

— Comme le pire de nos scénarios, répondit-il.

— Tu veux dire... le coup d'État ? demanda l'autre.

— Ils ont répertorié tous les portails collatéraux reliant les égouts aux trois premières strates de la ville. Et ils ont identifié plusieurs de nos safe houses – dont celui-ci. Il faut absolument rejoindre les camarades, dit Belphégor en se levant.

Alors qu'ils quittaient la pièce, je leur demandai :

— Excusez-moi… qu'est-ce que je fais maintenant, moi ?

— Tu peux utiliser notre Televisit® pour retourner chez toi. La planque est brûlée, ce n'est pas safe de rester ici, répondit Belphégor.

— C'est parce que je n'ai pas d'appareil de téléportation à la maison...

— Alors retourne à pied ou rends-toi ailleurs, les fachos peuvent débarquer d'une minute à l'autre. Bonne chance !

Ne sachant pas quoi faire (et sur le point de paniquer), j'appelai Wanda sur Braintime. Après avoir signalé son numéro, un message publicitaire se mit à jouer dans ma tête :

♪ Dring-dring-dring ♫ Que désirez-vous ? ♪ Pout-pout-pout ♫ ! Un accès aux égoûts ! ♪

Pour tous vos ennuis de téléportation, fiez-vous à l'expertise et au savoir-faire d'un grand maître de la Guilde des techno-plombiers. Les conseils que vous lisez sur Infinite Chatter ne valent rien, ils ont selon toute vraisemblance été écrits par des personnes souffrant de traumatismes crâniens ; les gens qui réparent eux-mêmes leur télépoubelle ont une chance sur trois d'être pulvérisés en fines particules et dispersés à travers les multiples dimensions de l'univers, alors pourquoi risquer votre vie pour épargner quelques malheureux shillings somaliens? Laissez tomber les économies de bout de chandelle, sollicitez les services des professionel·les !

La Guilde des techno-plombiers: partenaires de votre sécurité !

♪ Dring-dring-dring ♫ Que désirez-vous ? ♪ Pout-pout-pout ♫ ! Un accès aux égoûts ! ♪

Dès que le jingle fut terminé, je fus mis en communication avec Wanda  :

— Anne ! J'allais justement t'appeler ! J'ai trouvé une solution pour récupérer la neurobarette !

— C'est déjà livré et là j'ai la chienne, ton ami Belphégor vient de dire que la planque est brûlée, que les rats-garous vont arriver d'une seconde à l'autre, il veut que je prenne son Televisit® pour m'enfuir, mais je n'ai nulle part où aller parce que je n'ai pas d'Orgasmatron chez moi et puis mon escorte, celui qui m'a permis de traverser la ville pour me rendre jusqu'ici, tu sais, le froppel qui dit être mon épouse et dont j'oublie toujours le nom, il a pris la poudre d'escampette et là j'ai vraiment peur et...

— Calme-toi, je t'en prie et écoute-moi ! Je suis chez une sœur, elle a un Orgasmatron, téléporte-toi chez elle ! Je t'envoie le numéro dans la messagerie d'Infinite Chatter !

— Je ne sais pas comment faiiire ! dis-je, au bord des larmes.

— Il n'y a pas quelqu'un qui puisse t'aider ? demanda Wanda.

— Attends, je vais voir.

Je fis le tour de l'appartement et je ne trouvai personne – sauf Sarah-Laurence qui regardait des tutos maquillage sur TikTok en buvant du kombucha.

— Où est passé tout le monde ? lui demandai-je.

— Ils sont partis rejoindre dieu-qui-n'existe-pas-sait-qui, dieu-qui-n'existe-pas-sait-où, répondit-elle sans lever les yeux de son téléphone.

— Tu... tu restes ici ?

— Pas le choix, le loyer est dû aujourd'hui. Et puis, il n'y a rien de compromettant ici, qu'ils viennent ces sales rongeurs, ça ne me fait pas défriser le poil de noune.

— Je pourrais utiliser ton Televisit® ? demandai-je sur un ton suppliant.

— Be my guest... dit-elle, les yeux rivés sur son écran, en pointant la machine du doigt.

— C'est que... je ne sais pas comment ça fonctionne.

Sarah-Laurence soupira, déposa son téléphone et dit :

— Les vieux et la technologie… ça ne fait pas bon ménage, han ? Est-ce que tu as l'adresse et le code d'accès ?

— Oui. Ma copine me l'a envoyé sur Infinite Chatter. Un instant... j'y suis presque…

— While we're young... dit-elle impatiemment.

— Ça y est, je l'ai. Qu'est-ce que je fais, maintenant ?

— Tu n'as qu'à taper l'information sur l'écran tactile, appuyer sur « ok », ouvrir la porte, t'asseoir à l'intérieur de l'appareil, puis refermer la porte, dit-elle en se replongeant dans son téléphone.

— C'est tout ?

— C'est tout. Aussi facile que de programmer ton magnétoscope, grand-mère.

Je fis comme Sarah-Laurence m'avait expliqué et en m'assoyant dans l'appareil, j'entendis frapper à la porte de l'appartement.

— Hého ! Inutile de défoncer ma porte, je vais ouvrir, dit Sarah-Laurence en se levant, le regard toujours vissé sur son écran.

Je fermai en vitesse la porte du Televisit® et me téléportai in extremis chez Lalou.