La lettre de Rottekongen
La lettre de Rottekongen

— Tu vas voir, c'est très instructif, me dit Raymond-la-Science alors que je m'apprêtais à lire la note trouvée sur le rat-garou.

Au recto était écrit : « À tous mes frères musanthropes ».

— C'est quoi un musanthrope ? demandais-je à Raymond.

— C'est un mot de fasciste pour dire « rat-garou », répondit-il.

Au verso, de la lettre, on pouvait lire :

Frères musanthropes,

Vous le sentiez faire frémir vos moustaches depuis longtemps. Le scatorocco s'est levé, l'orage pestilent est déclenché. Le pouvoir est à portée de patte, à nous tous de le saisir. Je demande à tous de prendre les armes et de traverser les portails vers Vieuholle où nous suivrons les protocoles de l'orage. L'objectif immédiat est la prise de la première strate, qui ne résistera pas longtemps devant notre détermination implacable. Nous marcherons ensuite vers les sphères du pouvoir qui tomberont une à une comme des fruits mûrs. Je joins à ce message une neurobarrette ; soyez sans crainte, il ne s'agit pas de cette cochonnerie de néantine, mais bien de tous les détails des protocoles de l'orage. Suivez ces instructions à la lettre, notre réussite dépend de votre obéissance. Mes frères musanthropes, j'ai une confiance aveugle en vos capacités. Ensemble nous vaincrons.

Viva la muerte ! Mort aux dégénérés ! Mort aux pervers ! Vive le renouveau national !

Votre chef tout puissant et tout dévoué,

Rottekongen.

— Il est drôlement optimiste, le rongeur en chef ! s'exclama Soudy. Quand on pense au nombre de leurs gueules qu'on vient de défoncer

— Voilà la fameuse neurobarrette mentionnée dans le message, me dit Bonnot en me la tendant.

— C'est vrai que ça ressemble à de la néantine, dis-je en l'examinant.

— Si ça contient vraiment les plans des fachos, il faut que ce truc soit remis à la C.R.A.S.S.E. – ou alors aux Orgasmatron Girls qui collaborent avec elleux, dit Raymond.

— C'est quoi ça, la crasse ? demandai-je, perplexe.

— Ce serait long à expliquer et nous n'avons tout simplement pas le temps, dit Monier en se grattant derrière l'oreille avec une de ses pattes de derrière.

— Puisque j'ai une iCagoule... je pourrais lire cette neurobarrette et voir de quoi il en retourne, proposai-je aux minous.

— Pourquoi pas... le pire qui pourrait t'arriver, c'est que ce soit effectivement de la néantine et j'ai entendu dire que le buzz est tout à fait correct, dit Garnier en sortant la tête de sa boîte.

— Ok. J'essaie, dis-je en insérant la barrette dans le port de mon iCagoule prévu à cet effet.

Un écran apparut immédiatement dans ma cervelle. Il s'agissait d'un orage de merde dans les égouts… et on me demandait un mot de passe.

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— J'essaie d'accéder au contenu, mais il y a un mot de passe, informai-je mes chats.

— Essaie « Rottenkongen » et « 123456 », suggéra Carouy. Il est sûrement assez con pour utiliser ce mot de passe.

— Non, ça ne fonctionne pas.

— Peut-être est-ce « motdepasse »... ajouta Garnier.

— Non plus, constatai-je avec déception.

— On ne pourra pas en extraire l'information et la diffuser sur le neuronet sans avoir accès à un hacker qui sait s'y prendre, dit Raymond-la-Science.

— Ta copine Wanda… tu crois que tu pourrais l'appeler ? demanda Valet. Elle aurait une solution…

— Je peux bien essayer, dis-je en signalant son numéro sur Braintime avec mon iCagoule.

Avant que nous soyons mises en contact, une publicité se mit à résonner dans ma tête :

QUOI ? VOUS N'ÊTES PAS ENCORE SUR INFINITE CHATTER ?! Mais qu'est-ce que vous attendez, au juste ? VOUS AVEZ UN TRAUMATISME CRÂNIEN OU QUOI ? En ce moment même, des centaines de personnes parlent de vous. OUI, DE VOUS ! Vous passez non seulement à côté des discussions les plus importantes de l'heure, mais VOUS PASSEZ À CÔTÉ DE VOTRE VIE ! Allez ! Rendez-vous immédiatement sur Infinite Chatter le réseau social des vedettes et dites au monde entier que vous en avez marre, que vous êtes en querisse ! Ne laissez pas le fomo vous dévorer et VENEZ DÉVERSER VOTRE HARGNE SUR INFINITE CHATTER ! Un service qui vous est offert gratuitement par Necromart.

Dès que la publicité fut terminée, j'entendis la voix inquiète de Wanda.

Anne ! Qu'est-ce qui se passe ? Es-tu en danger ?

— Non, ça va, je n'ai pas quitté l'appartement, comme tu m'as dit de faire. Et toi, est-ce que ça va ?

— Ça pourrait aller mieux, répondit Wanda. Je n'ai pas trouvé d'épibarrière de rechange et j'ai failli tomber dans un guet-apens. Je suis en ce moment dans une planque qui appartient à une sœur et je vais attendre un peu que ça se calme avant de sortir.

— Je t'appelle parce que mes minous ont trouvé quelque chose sur le corps d'un rat-garou et qu'ils m'ont dit que je devrais t'en parler.

— Qu'est-ce que c'est ?

Je lui expliquai donc la situation, à partir de la razzia interrompue en passant par la découverte de la lettre et de la neurobarrette contenant peut-être tous les détails de la stratégie des rats-garous, l'opinion de mes chats qui estimaient qu'il fallait remettre les protocoles de l'orage aux gens qui sauraient en faire bon usage... jusqu'à notre impossibilité d'accéder au contenu. Wanda m'écouta, puis me dit d'une voix suppliante :

— Anne, il faut absolument que tu ailles remettre cette neurobarrette à un ami à moi. Il s'appelle Belphégor, c'est le meilleur hacker que je connaisse et il saura quoi en faire. Il est dans le secteur sud, amas 325, unité 5 du 31e étage. Il te demandera un mot de passe ; réponds « de l'eau, pas du kwaa ».

— Je ne peux pas faire ça, Wanda ! protestai-je. Je n'ai rien pour me téléporter et pas d'arme pour me défendre.

— Je ne te le demanderais pas si ça n'était pas de la plus haute importance.

— Je ne peux pas me rendre là toute seule, ça n'a aucun sens. J'ai peur de mourir.

Wanda fit une longue pause, puis me dit :

— Je comprends. Je vais essayer de contacter des sœurs pour qu'elles passent chez toi chercher la neuro-barette. Je te rappelle.

Wanda mit fin à la communication braintime. Je me tournai vers les chats et leur dis :

— Il faut que je me rende dans le secteur sud. Est-ce que vous avez des solutions à me proposer ?