Les tondeuses des fidèles assemblés au sanctuaire de L'Église du Saint-Bluegrass-du-Kentucky et des apôtres de la dernière tourbe.
Les tondeuses des fidèles assemblés au sanctuaire de L'Église du Saint-Bluegrass-du-Kentucky et des apôtres de la dernière tourbe.

Je m'assurai qu'il n'y avait personne dans le parking du poste de police, puis, en me cachant derrière les blindés qui y étaient garés, je me dirigeai en douce vers l'entrée. Il n'y avait personne à la guérite, alors je contournai la barrière et m'enfuis en évitant de courir pour ne pas avoir l'air suspecte.

Je me retrouvai dans un quartier en tous points identique à celui où les flics m'avaient arrêtée – c'est dire à quel point j'étais maintenant perdue. Pas le moindre restaurant, pas le moindre bar à kwaa, aucun Televisit® public, que des maisons unifamiliales qui se ressemblaient toutes et aucune trace de vie intelligente nulle part, mis à part quelques visages furtifs et inquiets aux fenêtres lorsque je passais devant leur demeure.

J'errai ainsi pendant au moins une bonne heure lorsque j'arrivai à une grille au-dessus de laquelle je pouvais lire: « L'Église du Saint-Bluegrass-du-Kentucky et des apôtres de la dernière tourbe vous souhaite la bienvenue ». Je me suis dit que si on se donnait la peine de me souhaiter la bienvenue, on aurait sûrement la gentillesse de m'indiquer le chemin pour retourner à la Villa Avilie. J'approchai donc de la grille, qui s'ouvrit devant moi pour me laisser entrer en faisant retentir un accord de harpe doublé d'un bruit de tondeuse à gazon.

Je me retrouvai dans un immense champ recouvert d'une pelouse impeccablement manucurée. Y étaient garées des centaines de tracteurs à gazon de toutes les marques imaginables. La plupart n'avaient pas de conducteurs et les quelques personnes que je croisai étaient habillées de vêtements décontractés-chics de couleur pastel et me saluaient avec un sourire amical. Toustes se dirigeaient vers une immense cathédrale verte qui semblait être entièrement recouverte de gazon. Ne sachant pas trop quoi faire, je me mis à les suivre sur le long chemin menant au lieu de culte qui était bordé de topiaires aux formes géométriques complexes et abstraites. Nous marchâmes donc en silence jusqu'à ce qu'une dame portant un tailleur Chanel rose me demande :

— C'est votre première visite au sanctuaire, mon enfant ?

— Oui, je ne savais pas qu'il existait il y a dix minutes à peine, avouai-je.

— Vous allez voir, le message des apôtres de la dernière tourbe va changer votre vie, me dit-elle sur un ton exalté.

— Oh, vous savez, moi je veux surtout trouver un portail intégral pour rejoindre une amie et retourner chez moi. Vous savez s'il y en a un dans cette église ?

— Vous trouverez beaucoup mieux : un chemin pour les âmes perdues comme la vôtre.

— C'est gentil, mais en ce moment, c'est beaucoup plus mon corps que mon âme qui est perdu. Pensez-vous que vous pourriez m'appeler un taski?

— C'est l'appel de la pelouse qui vous attend, mon enfant, me dit-elle avec un regard d'une vacuité parfaite avant de tourner la tête vers l'église d'où provenait une mélodie pompeuse jouée à l'orgue.

Tondons en Église
Le numéro 38 de Tondons en Église.

Les portes de l'église étaient immenses, spongieuses et recouvertes de gazon. En entrant, un homme portant un polo jaune, des bermudas verts, une casquette bec de canard blanche sortit un petit fascicule de son sac-banane et me le tendit en disant : « Tondez en paix, ma sœur ». Sur la couverture, on voyait une jeune femme priant agenouillée sur une pelouse, avec la mention « Le pouvoir pesticide et fertilisant de la prière ». À l'intérieur, il y avait quelques prières adressées à Jésus et à un certain Saint Bluegrass du Kentucky, ainsi que les paroles de plusieurs hymnes aux titres étranges, comme Il est grand le mystère de l'arrosage et J'irai dans la joie arracher les pissenlits. À la fin, il y avait la photo d'un type habillé comme un pape, mais dont les habits sacerdotaux semblaient recouverts d'herbe. Sous cette photo, il y avait son nom: Paul-Émile Gazon, cardinal de l'Église du Saint-Bluegrass-du-Kentucky et des apôtres de la dernière tourbe.

« Venez vous asseoir avec moi au premier rang », me dit la dame avec qui j'avais parlé dans l'allée menant à l'église. « C'est le meilleur endroit pour ne rien manquer du message de Mgr Gazon », dit-elle en me tirant par la manche de mon épibarrière jusqu'au premier banc, qui semblait être sculpté à même le sol et qui était, comme le reste de l'église, recouvert de pelouse.

Après quelques minutes, tous les fidèles se sont levés et un tout petit homme fit son entrée dans le chœur de l'église au volant d'un tracteur à gazon miniature. Je reconnus immédiatement Paul-Émile Gazon, car il portait le même accoutrement que sur sa photo du Tondons en Église. Il gara son tracteur, s'avança vers l'autel (tout de gazon recouvert) et dit : « Mes très chers frères, mes très chères sœurs, que le Seigneur soit avec vous. J'ai aujourd'hui un message de la plus haute importance à vous transmettre ».