« Je ne sais pas s'il est disponible. Il est toujours en train de fricoter quelque chose », dis-je aux chats qui prenaient leurs aises dans mon salon.

— Dis-lui que tu as une boîte vide bien fraîche juste pour lui, il ne pourra pas résister, suggéra Garnier.

— Je pense qu'il aime mieux les boîtes pleines de marchandises volées, répondis-je en sortant mon téléphone.

Je me mis donc à le texter avec application, sortant mes plus belles phrases pour l'amadouer et l'attirer chez moi.

Textos à Manny.png

Raymond-la-Science, qui depuis mon épaule me regardait texter, se mit à m'applaudir très lentement et très sarcastiquement.

— Bravo ! miaula-t-il. Quelle éloquence !

— Oh ça va. Il s'en vient, c'est tout ce qui compte. Je n'ai jamais dit que j'étais prix Nobel de littérature.

— Ni la croquette de poisson la plus dégelée de la boîte, ajouta Bonnot en se lissant les moustaches.

Je fis mine de ne pas avoir entendu cette remarque désobligeante et me levai pour aller me préparer une autre bonne tasse de kwaa – la sixième de la journée. J'aime mon kwaa bien noir et bien serré et j'ajoute toujours une cuillérée supplémentaire de poudre pour faire en sorte qu'il me rentre dans le corps comme un coup de massue en plein dans le front. Quand elle fut prête, je retournai avec ma tasse fumante au salon, où tous mes nouveaux pensionnaires étaient profondément assoupis. Il ne me restait qu'un minuscule petit bout de sofa où je pus m'asseoir pour siroter ma boisson chaude en attendant que mon pote Manny arrive à l'appartement.

Manny se présenta à l'appartement avec mes précieuses barres Eat More.
Manny se présenta à l'appartement avec mes précieuses barres Eat More.

J'en étais à ma dernière gorgée quand on sonna à ma porte. Je regardai par le judas et je vis Manny qui tenait une boîte étiquetée avec le logo de ma barre quasi nutritive préférée. J'ouvris la porte et l'accueillis avec mon enthousiasme habituel.

— Hey ! Long time, dis-je en lui faisant signe d'entrer.

— Pas tant. On s'est vu·es avant-hier…

— Ah oui ? Il me semblait que c'était plus longtemps.

Manny déposa la boite de Eat More sur ma table à café, sortit une barrette de néantine de sa poche et l'inséra dans le port situé derrière son oreille droite, puis dit :

— Si tu mangeais moins de ces cochonneries, tu aurais l'esprit moins confus. Le gouvernement nous en fournit gratuitement trois par jour ; comment se fait-il qu'il t'en faille plus ?

— On a déjà eu cette conversation mille fois, Manny. J'ai des intolérances alimentaires et c'est à peu près la seule chose que mon tube digestif arrive à garder.

— Tu sais que tous les médecins d'Econo-save déconseillent d'en manger autant ? Et surtout, qu'il ne faut pas boire du kwaa en même temps ? Que ça peut entraîner des hallucinations, voire une perte de contact avec la réalité ?

— Je te remercie pour tes conseils et je suis touchée que tu te soucies autant pour ma santé, mais je vais bien, je t'assure.

— Hey ! Tu as des chats, maintenant ? dit le receleur en pointant du doigt les membres de la bande, profondément assoupis dans mon salon.

— C'est très nouveau, ils se sont installés chez moi ce matin. Selon ce qu'ils m'ont raconté, ce sont des chats illégalistes, des genre de Robin des Bois.

— Tes chats te racontent des trucs ?

— Je sais, c'est surprenant. J'étais flabergastée quand je les ai entendus parler. C'est d'ailleurs eux qui m'ont suggéré de te texter, parce qu'ils ont de la marchandise qui pourrait t'intéresser.

— Tu parles de toutes ces boîtes de Necromart ? demanda Manny. Comment as-tu pu amasser un tel butin ?

— Je te l'ai dit, c'est les chats. Moi, je n'ai qu'à les laisser entrer.

Manny regarda les minous qui dormaient en ronronnant. Il se gratta la tête, puis me dit :

— Tu sais, je m'en fous que tu fasses du vol de colis. Tu n'as pas à inventer une telle histoire, je ne vais pas te juger. Si ça se trouve, ça m'arrange, deux de mes fournisseurs ont été arrêtés et pourrissent aux catacombes.

— C'est la stricte vérité, Manny, je t'assure. Et puis, tu me connais, je suis beaucoup trop peureuse et agoraphobe pour aller voler les paquets des bobos de la troisième strate. Je n'ai ni la santé physique, ni la santé mentale de faire une telle chose.

Manny haussa les épaules et soupira.

— Whatever, dit-il. Je peux t'offrir 65 000 bahts thaïs pour le lot, et tu ne me dois rien pour les Eat More.

— Seulement 65 000 pour toutes ces boîtes ? Il me semble que ce n'est pas beaucoup...

— Écoute darling, c'est moi qui prends tous les risques. Ces boîtes ne pourraient contenir que des trucs sans valeur, comme des dentiers pour froppels. Je pourrais toutefois t'offrir un petit quelque chose de plus, en signe de bonne volonté et pour sceller notre nouveau partenariat d'affaires.

Manny fouilla dans son sac et en sortit un vieux livre.

— Je sais que la masturbation est ton principal – voire ton seul – passe-temps. Et je sais aussi que tu es fétichiste du cuir poussiéreux des vieux livres érotiques, dit-il en me tendant le bouquin.

Il s'agissait d'un exemplaire rarissime et précieux de La philosophie dans le boudoir, daté de 1795. Je n'en croyais tout simplement pas mes yeux et en fus si excitée que j'en eus soudainement mal aux ovaires. Il fallait absolument que ce livre prenne sa place dans la Bibliotheca Annarca.

— Marché conclu ! m'exclamai-je en essayant de ne pas laisser paraître mon émotion.

— C'est un plaisir de faire affaire avec toi, dit-il simplement en me faisant un transfert sur BankruptPal.

Je me souvins alors de mon énigmatique part du butin.

— Oh Manny ! J'allais oublier. J'ai une autre marchandise étrange à écouler et je me demandais si tu étais intéressé.

— Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-il.

— Pour être bien franche, je ne sais pas trop. Qu'est-ce que ça vaut, tu crois ?

Je lui montrai la combinaison de bioplastique noire, la cagoule et la machette avec un manche bleu en forme de pénis.

— Ça, ma chère, c'est un starter pack pour travailleuse du sexe, expliqua le receleur. Le vêtement, c'est une épibarrière. Il est conçu pour épouser de très près les formes du corps, certaines personnes trouvent ça très sexy. Le matériel est toutefois extrêmement résistant aux changements de température et est presque impossible à percer – du moins, c'est ce qu'on raconte. Le couvre-chef est une iCagoule, c'est un appareil qui sert à se connecter pour surfer le neuronet. C'est très pratique, mais pas très discret... voilà pourquoi la plupart des gens préfèrent utiliser un iButtplug.

— Et le couteau avec un manche de you-know-what ?

— C'est de toute évidence une godemachette. C'est la première fois que j'en vois une de si près… C'est à la fois une arme et un jouet sexuel. Semble-t-il que c'est aussi un appareil neuroconnectif et donc non seulement une extension du bras de l'utilisateur·trice, mais aussi de son cerveau.

— Tu m'offres combien pour le lot ? demandai-je.

Manny retira la barrette de néantine de son neuroport et la remplaça par une fraîche. Il dit ensuite :

— Je ne t'offre rien. Je ne saurais pas à qui les vendre et ce serait une perte sèche pour moi.

— Qu'est-ce que je vais faire de ces trucs, alors ? dis-je, déçue.

— Tu pourrais les vendre à une Orgasmatron Girl. Ce sont les seules personnes qui les utilisent.

— Tu ne pourrais pas le faire pour moi ?

— No deal. Ce sont des clientes impossibles. Elles ont une opposition de principe à toute forme de marchandage et je trouve ça insupportable.

— Pffff. Et comment vais-je trouver une Orgasmatron Girl ?

— En répondant à une des annonces avec ton Orgasmatron.

— Et si – hypothétiquement bien entendu – je n'avais pas d'Orgasmatron... il n'y a pas un numéro de téléphone que je pourrais appeler ou mieux, que je pourrais texter ?

— Wow. Tu es vraiment boomer, ma pauvre Anne. Tu savais que je garde mon téléphone juste pour communiquer avec toi et avec ma grand-maman ?

— Pleeeeease. Épargne-moi ton sarcasme, veux-tu ?

— Si tu veux croiser une Orgasmatron Girl, ta meilleure option est de te rendre à Lustpark. Tu sais, le parc d'attractions à l'autre bout de la strate ? Elles y sont carrément partout, impossible de les manquer.

— Ok. Je vais certainement aller voir de quoi il en retourne. Tu veux de l'aide pour tout transporter ça ?

— Nah. Ne te dérange pas, j'ai l'habitude, dit Manny en remontant ses manches.

Pendant qu'il ramassait ses boîtes et que mes chats ne daignaient même pas se réveiller, je me mis à penser qu'il fallait que je trouve un moyen de me rendre à Lustpark.