Anne déambulant sans but dans les rues de Sinlamber
Anne déambulant sans but dans les rues de Sinlamber

Je fermai la porte derrière-moi et me retrouvai en plein milieu de Sinlamber, un quartier inconnu d'une strate de la ville que je n'avais jamais visitée. « Il doit bien y avoir un boui-boui quelque part où je pourrais boire un kwaa tranquilou en attendant que Tramontina™ et Tranny aient fini de faire leur petite affaire... », me dis-je en marchant dans la rue étroite bordée de centaines de maisons presque identiques, chacune d'entre elles ayant une légère variante qui la distinguait légèrement des autres – la couleur d'un mur, la forme d'une lucarne, le cadre d'une fenêtre, la police des chiffres indiquant le numéro de porte.

Les rues de Sinlamber sont à peine plus larges qu'un trottoir et on y croise aucun véhicule, puisque tous ses habitant·es se déplacent par Televisit® ou Orgasmatron. À peine ai-je croisé deux camions de livraison de Necromart, comme on en retrouve pourtant à chaque coin de rue de la première strate. On n'y voit pas non plus beaucoup d'habitant·es ; j'en vis une dizaine qui taillaient méticuleusement leur haie ou manucuraient leur pelouse au volant d'un tracteur-tondeuse. Celleux-là me jetèrent des regards soupçonneux et hargneux qui me firent accélérer le pas. Je vis aussi, dans quelques fenêtres, des visages arborant des mines inquiètes, qui disparaissaient dès qu'ils s'apercevaient que je les avais vus. Autrement, les rues étaient vides et silencieuses, si bien que j'avais l'impression de traverser une ville fantôme incroyablement bien entretenue. Devant plusieurs maisons se trouvaient de drôles de statues de plâtre à l'effigie de plusieurs modèles de tondeuses à gazon, posées sur des piédestaux richement ornés, sur lesquels était toujours gravée la même maxime : « Saint Kentucky Bluegrass, priez pour nous ».

Saint Kentucky Bluegrass, priez pour nous.
Saint Kentucky Bluegrass, priez pour nous.

Je marchai ainsi dans cet étrange quartier résidentiel pendant une bonne heure, à la recherche d'un restaurant, d'un commerce ou n'importe quel autre endroit où je pourrais m'asseoir et attendre un peu. Hélas, il n'y avait qu'une succession sans fin de rues qui se ressemblaient toutes et de maisons bâties sur le même modèle. Si bien que je finis par me perdre. Quand j'utilisai alors mon iCagoule pour consulter la carte de la troisième strate sur le neuronet, je fis deux constats : d'abord, que j'étais à une bonne cinquantaine de kilomètres du bar à kwaa le plus proche, ensuite que j'avais oublié de noter l'adresse de la maison de Tranny Trance et qu'elle n'était pas listée dans l'annuaire. Pourquoi faut-il que ces vedettes du Shock & Trance protègent autant leur vie privée ? J'étais vraiment dans de beaux draps.

J'avais tant marché que je ne savais plus dans quelle direction aller, j'avais mal aux pieds, j'avais faim, j'avais soif – et surtout, j'avais une furieuse envie de pisser. Je n'allais certainement pas aller sonner à une des portes pour leur demander d'utiliser leur téléporteur sanitaire, ces gens m'avaient l'air beaucoup trop hostiles et paranoïaques. Je n'allais pas non plus marcher pendant encore des heures pour me rendre dans un hypothétique café qui me donnerait accès à leurs cabinets. J'ai donc fait ce que toute personne normale ferait en de telles circonstances : je choisis une maison qui avait un buisson suffisamment touffu pour m'offrir un maximum d'intimité et j'allai m'accroupir derrière. J'ouvris mon épibarrière juste assez pour ne pas la salir et je vidai ma vessie en poussant un profond soupir de soulagement.

Puis, mon forfait accompli, je refermai mon épibarrière, ni vue ni connue, pour revenir comme si de rien n'était sur la rue... où m'attendaient deux agents du SPV.