Le gros homme me regardait avec un large sourire. Il avait l'air de me connaître, mais moi, je ne le replaçais pas du tout.

— Euh… bonjour. Est-ce qu'on se connaît ? demandai-je timidement.

Anne, franchement, est-ce qu'il faut qu'on rejoue cette scène continuellement ? Ça devient lassant à la longue, soupira mon partenaire de cellule.

Il me fit un clin d'œil en souriant de toutes ses dents.

— Je suis vraiment désolée, monsieur. Je ne me souviens pas du tout de vous avoir rencontré.

— Comme d'habitude, je vais devoir littéralement fondre devant toi pour que tu me reconnaisses, dit-il en se liquéfiant lentement devant moi.

Mon partenaire de cellule au poste de police.
Mon partenaire de cellule au poste de police.

L'homme devint translucide, puis se transforma en gelée qui se répandit sur le plancher pour former une flaque tout autour de moi. Quelques instants après, cette matière se resolidifia et reprit une autre forme : celle d'une femme au visage identique au mien, mais vêtue d'une combinaison orange de taularde.

— Alors ? Tu me replaces, maintenant ? demanda la créature.

— Euh…

— Voyons, Anne ! C'est moi, Oook le froppel !

— Ça me dit vaguement quelque chose...

— Ah la la. C'est toujours la même histoire. Attends.

Il prit mon visage à deux mains et m'embrassa sur la bouche. Je fus traversée par une onde de plaisir intense et franchement difficile à décrire ; c'est comme si je mangeais un éclair au chocolat et que ça me donnait un orgasme. Tout de suite après avoir joui, je fus envahie par une étrange clarté d'esprit. C'était bel et bien mon épouse qui se tenait devant moi, celui qui vit avec moi, qui dort dans la bassine qui se trouve dans le garde-robe de mon appartement et qui m'a escortée pendant la bataille de Vieuholle.

Oook ! m'écriai-je. Si je m'attendais à te retrouver ici !

— Je te dirais la même chose, mon amour. Tu ne sors jamais du demi-sous-sol, comment as-tu pu aboutir dans la prison d'un poste de police de la troisième strate ?

Un outcall qui a étrangement viré. C'est une longue histoire… Et toi ? Comment as-tu abouti dans cette cellule ?

— Bah. Les combines habituelles. Je concluais un deal anodin de néantine quand je me suis fait pincer par les cochons. Comme je tenais encore la valise et qu'elle contenait un peu trop de barrettes, ils m'ont arrêté pour trafic.

— Je suis curieuse… Il y en avait combien, dans ta valise ?

— À peine trois mille. Je me suis dit que j'allais me reposer un peu en cellule avant d'aller les récupérer dans l'entrepôt des pièces à conviction et partir à la recherche d'un autre acheteur.

— Tu sais comment sortir d'ici ?

— Évidemment. On ne peut pas garder un froppel en prison. On peut à la rigueur le garder enfermé dans un bidon hermétiquement scellé, mais les flics sont trop cons pour savoir à qui ils ont véritablement affaire. Tu as lu Le passe-muraille de Marcel Aymé ?

— Non.

— Tant pis. Observe l'artiste à l'œuvre !

Oook se transforma en un petit monsieur falot et gris portant un binocle, et une barbiche noire. Il me fit un clin d'œil, puis passa à travers les barreaux de la porte de la cellule comme on traverse un rideau de perles.

— Garou-Garou ! s'écria-t-il.

— Wow ! Je dois l'avouer, je suis drôlement impressionnée. Et comment comptes-tu me faire sortir ?

— Par le même endroit où tu es entrée.

Oook fit entrer un de ses doigts dans la serrure de la porte et l'ouvrit comme s'il en avait eu la clé.

— Tu aurais pu faire ça tout de suite plutôt que de traverser dramatiquement la porte, dis-je en sortant de la cellule.

— Je ne suis pas du genre à ménager mes effets, me dit Oook en attrapant mon iCagoule qui était accrochée sur un crochet près du bureau du geôlier.

Il me la donna, puis me dit :

— J'ai encore des trucs à faire. On se revoit à la maison ?

— Mais… comment je fais pour sortir d'ici ? lui demandai-je, inquiète.

— Je connais ce poste de police comme mon propre pédoncule. Derrière cette porte, il y a un corridor ; au bout, tu prends la porte de gauche, elle mène dans le parking. Le code de la serrure est «1234». À tantôt, mon amour !

Oook m'embrassa sur les joues et une onde de plaisir me traversa de la racine des cheveux aux ongles des orteils. Il se liquéfia ensuite pour se glisser sous la porte sur laquelle était écrite « Pièces à conviction ». Quant à moi, je suivis ses conseils et me retrouvai bien vite dans le stationnement du poste de police, qui était rempli de véhicules blindés menaçants. Il ne me restait plus qu'à trouver mon chemin et retourner à la Villa Avilie.